Immatriculation après la signature du bail commercial
Conflits entre associés ont entraîné une demande d’annulation du bail
L’arrêt de la Cour de cassation du 29 novembre 2023, sous le numéro de pourvoi 22-12.865, porte sur la nullité d’un bail commercial consenti à une société en formation. M. et Mme [J] avaient accordé un bail à la société en formation Bypa. Cette société, bien que non encore immatriculée, était représentée par ses futurs associés. Après immatriculation de Bypa, des conflits entre associés ont entraîné une demande d’annulation du bail, à laquelle les époux [J] se sont joints.
La Cour d’appel de Dijon avait annulé ce bail, arguant que les signataires n’avaient pas agi pour le compte de la société en formation comme requis pour que la société, une fois immatriculée, puisse reprendre le contrat. La Cour de cassation conteste cette interprétation en s’appuyant sur les articles L. 210-6 et R. 210-6 du code de commerce.
Jurisprudence constante
Ces articles stipulent que seuls les actes signés expressément « pour le compte » ou « au nom » d’une société en formation peuvent être repris après immatriculation. Selon la jurisprudence constante, cette mention doit être explicite pour que l’acte soit valable pour la société constituée.
Cependant, la Cour relève que l’approche stricte de la Cour d’appel ne tenait pas compte de l’intention réelle des parties. La Cour de cassation juge qu’il est possible de considérer les circonstances entourant l’acte, y compris les intentions communes des signataires, afin d’établir si l’acte aurait dû être passé pour le compte de la société en formation.
La Cour de cassation casse donc la décision de la Cour d’appel, estimant qu’un formalisme excessif ne doit pas porter atteinte à la sécurité juridique des engagements pris au nom d’une société en formation. Elle renvoie l’affaire devant la Cour d’appel de Lyon pour réexamen en intégrant cette approche plus souple qui permettrait la prise en compte des intentions des parties et la protection des engagements des sociétés nouvellement formées.
ARRÊT DE LA COUR DE CASSATION, CHAMBRE COMMERCIALE, FINANCIÈRE ET ÉCONOMIQUE, DU 29 NOVEMBRE 2023
1°/ M. [F] [I], domicilié [Adresse 1],
2°/ la société Bypa, société par actions simplifiée, dont le siège est [Adresse 6],
3°/ la société AVL développement, société à responsabilité limitée, dont le siège est [Adresse 2],
ont formé le pourvoi n° P 22-12.865 contre l’arrêt rendu le 6 janvier 2022 par la cour d’appel de Dijon (2e chambre civile),dans le litige les opposant :
1°/ à M. [G] [M], domicilié [Adresse 4],
2°/ à la société Fayett Valley, société à responsabilité limitée, dont le siège est [Adresse 3],
3°/ à M. [N] [J],
4°/ à Mme [U] [Y], épouse [J],
tous deux domiciliés [Adresse 5],
défendeurs à la cassation.
Les demandeurs invoquent, à l’appui de leur pourvoi, deux moyens de cassation.
Le dossier a été communiqué au procureur général.
Sur le rapport de M. Ponsot, conseiller, les observations de la SCP Lyon-Caen et Thiriez, avocat de M. [I] et des sociétés Bypaet AVL développement, de la SCP Gaschignard, Loiseau et Massignon, avocat de M. et Mme [J], et l’avis de M. Lecaroz,avocat général, après débats en l’audience publique du 10 octobre 2023 où étaient présents M. Vigneau, président, M.Ponsot, conseiller rapporteur, M. Mollard, conseiller doyen, Mmes Graff -Daudret, Daubigney, Fèvre, Ducloz, MM. Alt, Calloch,Mmes Schmidt, Sabotier, conseillers, MM. Blanc, Le Masne de Chermont, Mmes Vigneras, Lefeuvre, Tostain, M. Maigret,conseillers référendaires, M. Lecaroz, avocat général, et Mme Fornarelli, greff ier de chambre,
la chambre commerciale, financière et économique de la Cour de cassation, composée, en application de l’article R. 431-5du code de l’organisation judiciaire, des président et conseillers précités, après en avoir délibéré conformément à la loi, arendu le présent arrêt ;
Faits et procédure
1. Selon l’arrêt attaqué (Dijon, 6 janvier 2022) et les productions, M. et Mme [J] ont, par un acte authentique reçu le 21janvier 2019, consenti un bail commercial à la société en formation Bypa. L’acte précise que la société est « en coursd’identification au SIREN » et que « la présente opération est réalisée au nom et pour le compte de la société en formationdans le cadre des dispositions des articles L. 210-1 à L. 210-9 du code de commerce et de celles du décret 67-236 du 23 mars1967 ». Il précise en outre que « la société dénommée Bypa est représentée à l’acte par ses seuls futurs associés ».
2. Le 18 juillet 2019, la société Bypa a été immatriculée au registre du commerce et des sociétés, avec pour associés lasociété AVL développement, représentée par M. [I], et la société Fayett-Valley, représentée par M. [M].
3. Les relations entre MM. [I] et [M] s’étant dégradées, ce dernier et la société Fayett-Valley ont, le 11 mars 2020, assigné lasociété Bypa, la société AVL développement et M. [I] en annulation du bail commercial. M. et Mme [J] sont intervenusvolontairement à l’instance et se sont joints à cette demande.
13/11/2024 10:18 Cour de cassation, civile, Chambre commerciale, 29 novembre 2023, 22-12.865, Publié au bulletin – Légifrance
https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000048581424?init=true&page=1&query=22-12865&searchField=ALL&tab_selection=all 2/5
Sur le second moyen, pris en sa première branche
Enoncé du moyen
4. M. [I], la société Bypa et la société AVL développement font grief à l’arrêt de déclarer nul le bail commercial, de dire que lasociété Bypa, M. [I] et M. [M] sont occupants sans droit ni titre, de les condamner à libérer les lieux et, à défaut d’exécutionspontanée, d’ordonner leur expulsion, et de les condamner in solidum à payer aux époux [J] une indemnité d’occupation,alors « que le juge a l’obligation de ne pas dénaturer l’écrit qui lui est soumis ; qu’en l’espèce, le bail commercial du 21janvier 2019 stipule expressément que « les personnes dénommées aux présentes sont les seuls fondateurs de la société » etque « la présente opération est réalisée au nom et pour le compte de la société en formation dans le cadre des dispositionsdes articles L. 210-1 à L. 210-9 du code de commerce », rappelant même que « l’immatriculation de la société au registre ducommerce et des sociétés emportera de plein droit reprise par elle des présentées (présentes) qui seront alors réputéesavoir été conclus (conclues) dès l’origine par la société elle-même », l’acte étant signé en dernière page par « M. [M] [G]représentant de la société dénommée Bypa » et par « M. [I] [F] représentant de la société dénommée Bypa » ; qu’en retenantnéanmoins, pour prononcer la nullité du bail commercial que « les futurs associés n’ont pas agi « pour le compte de lasociété en formation » en leur qualité d’associé, comme le veut l’usage, afin de pouvoir engager la société elle-même unefois immatriculée », la cour d’appel a dénaturé les termes clairs et précis du bail commercial du 21 janvier 2019 et, partant, aviolé l’obligation de ne pas dénaturer l’écrit qui lui est soumis. »
Réponse de la Cour
Vu les articles L. 210-6 et R. 210-6 du code de commerce :
5. Il résulte de ces textes que les sociétés commerciales jouissent de la personnalité morale à dater de leur immatriculationau registre du commerce et des sociétés. Les personnes qui ont agi au nom ou pour le compte d’une société en formationavant qu’elle ait acquis la jouissance de la personnalité morale sont tenues solidairement et indéfiniment responsables desactes ainsi accomplis, à moins que la société, après avoir été régulièrement constituée et immatriculée, ne reprenne lesengagements souscrits. Ces engagements sont alors réputés avoir été souscrits dès l’origine par la société.
6. La Cour de cassation juge depuis de nombreuses années que ne sont susceptibles d’être repris par la société après sonimmatriculation que les engagements expressément souscrits « au nom » (Com., 22 mai 2001, pourvoi n° 98-19.742 ; Com.,21 février 2012, pourvoi n° 10-27.630, Bull. 2012, IV, n° 49 ; Com., 13 novembre 2013, pourvoi n° 12-26.158) ou « pour lecompte » (Com., 11 juin 2013, pourvoi n° 11-27.356 ; Com., 10 mars 2021, pourvoi n° 19-15.618) de la société en formation, etque sont nuls les actes passés « par » la société, même s’il ressort des mentions de l’acte ou des circonstances quel’intention des parties était que l’acte soit accompli en son nom ou pour son compte (3e Civ., 5 octobre 2011, pourvoi n° 09-72.855 ; Com., 21 février 2012, pourvoi n° 10-27.630, Bull. 2012, IV, n° 49 ; Com., 19 janvier 2022, pourvoi n° 20-13.719).
7. Cette jurisprudence repose sur le caractère dérogatoire du système instauré par la loi, lequel permet de réputer concluspar une société des actes juridiques passés avant son immatriculation. Elle vise à assurer la sécurité juridique, dès lors quela présence d’une mention expresse selon laquelle l’acte est accompli « au nom » ou « pour le compte » d’une société enformation protège, d’un côté, le tiers cocontractant, en appelant son attention sur la possibilité, à l’avenir, d’unesubstitution de plein droit et rétroactive de débiteur, et, de l’autre, la personne qui accomplit l’acte « au nom » ou « pour lecompte » de la société, en lui faisant prendre conscience qu’elle s’engage personnellement et restera tenue si la société nereprend pas les engagements ainsi souscrits.
8. Cette solution a pour conséquence que l’acte non expressément souscrit « au nom » ou « pour le compte » d’une sociétéen formation est nul et que ni la société ni la personne ayant entendu agir pour son compte n’auront à répondre de sonexécution, à la diff érence d’un acte valable, mais non repris par la société, qui engage les personnes ayant agi « au nom » ou« pour son compte ». Elle s’avère ainsi produire des eff ets indésirables en étant parfois utilisée par des parties souhaitant sesoustraire à leurs engagements, et a paradoxalement pour conséquence de fragiliser les entreprises lors de leur démarragesous forme sociale au lieu de les protéger, sans toujours apporter une protection adéquate aux tiers cocontractants, qui, encas d’annulation de l’acte, se trouvent dépourvus de tout débiteur.
9. L’exigence selon laquelle l’acte doit, expressément et à peine de nullité, mentionner qu’il est passé « au nom » ou « pourle compte » de la société en formation ne résultant pas explicitement des textes régissant le sort des actes passés au coursde la période de formation, il apparaît possible et souhaitable de reconnaître désormais au juge le pouvoir d’appréciersouverainement, par un examen de l’ensemble des circonstances, tant intrinsèques à l’acte qu’extrinsèques, si la communeintention des parties n’était pas que l’acte fût conclu au nom ou pour le compte de la société en formation et que cettesociété puisse ensuite, après avoir acquis la personnalité juridique, décider de reprendre les engagements souscrits.
10. Pour annuler le bail commercial, l’arrêt retient que le contrat a été signé par M. [M] et la société CDV en leur qualité dereprésentants de la société Bypa, et non pas au nom de cette société en formation, alors que celle-ci n’était pas encore
13/11/2024 10:18 Cour de cassation, civile, Chambre commerciale, 29 novembre 2023, 22-12.865, Publié au bulletin – Légifrance
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constituée.
11. En se déterminant ainsi, sans rechercher s’il ne résultait pas, non seulement des mentions de l’acte, mais aussi del’ensemble des circonstances que, nonobstant une rédaction défectueuse, la commune intention de M. [M] et de la sociétéCDV, d’un côté, et de M. et Mme [J], de l’autre, était que l’acte fût passé au nom ou pour le compte de la société en formationBypa, la cour d’appel n’a pas donné de base légale à sa décision.
Et sur le second moyen, pris en sa seconde branche
Enoncé du moyen
12. M. [I], la société Bypa et la société AVL développement font le même grief à l’arrêt, alors « que les personnes qui ont agiau nom d’une société en formation avant qu’elle ait acquis la jouissance de la personnalité morale sont tenuessolidairement et indéfiniment responsables des actes ainsi accomplis, à moins que la société, après avoir été régulièrementconstituée et immatriculée, ne reprenne les engagements souscrits ; que la société, personne morale, peut reprendre lesengagements qui avaient été souscrits en son nom et pour son compte, quand bien même l’identité des associés ou saforme sociale aurait changé entre le moment où les actes ont été originellement accomplis et le moment où ils ont étérepris ; qu’en considérant néanmoins, pour prononcer la nullité du bail commercial, que « quand bien même l’acte aurait étépassé par les futurs associés fondateurs de la société Bypa pour le compte de celle-ci, soit par M. [M] et la société Caveaudes vignerons (CDV), l’acte n’en aurait été pas moins irrégulier dès lors que ces derniers n’ont jamais eu cette qualitépuisque la société Bypa a été constituée entre la société AVL développement et la société Fayett-Valley, au demeurant sousune autre forme sociale que celle prévue au bail », quand ces circonstances n’empêchaient pas la société Bypa, après avoirété régulièrement constituée et immatriculée, de reprendre les engagements souscrits en son nom et pour son compte, lacour d’appel a violé l’article 1843 du code civil et l’article L. 210-6 du code de commerce. »
Réponse de la Cour
Vu les articles L. 210-6 et R. 210-6 du code commerce :
13. Il résulte de ces textes que la validité de l’acte passé pour le compte d’une société en formation n’implique pas, sauf lescas de dol ou de fraude, que la société eff ectivement immatriculée revête la forme et comporte les associés mentionnés, lecas échéant, dans l’acte litigieux.
14. Pour annuler le bail, l’arrêt retient encore, par motifs adoptés, que, quand bien même l’acte aurait été passé par lesfuturs associés fondateurs de la société Bypa pour le compte de celle-ci, soit par M. [M] et la société CDV, il n’en serait pasmoins irrégulier dès lors que ces derniers n’ont jamais eu cette qualité, puisque la société Bypa a été constituée entre lasociété AVL développement et la société Fayett-Valley, au demeurant sous une autre forme sociale que celle prévue au bail.
15. En statuant ainsi, la cour d’appel a violé les textes susvisés.
PAR CES MOTIFS, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur le premier moyen, la Cour :
CASSE ET ANNULE, en toutes ses dispositions, l’arrêt rendu le 6 janvier 2022, entre les parties, par la cour d’appel de Dijon ;
Remet l’aff aire et les parties dans l’état où elles se trouvaient avant cet arrêt et les renvoie devant la cour d’appel de Lyon ;
Condamne M. [J] et Mme [Y], épouse [J], la société Fayett-Valley et M. [M] aux dépens ;
En application de l’article 700 du code de procédure civile, rejette la demande formée par M. [J] et Mme [Y], épouse [J], etles condamne ainsi que la société Fayett-Valley et M. [M] à payer à la société Bypa, à M. [I] et à la société AVLdéveloppement, la somme globale de 3 000 euros ;
Dit que sur les diligences du procureur général près la Cour de cassation, le présent arrêt sera transmis pour être transcriten marge ou à la suite de l’arrêt cassé ;